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submitted 3 days ago by troot@piefed.blahaj.zone to c/poesie@jlai.lu

lorsqu’un homme me touche
je peux me souvenir de toutes celles qu’il a traversées
j’en ai les chemins sinueux en mémoire

lorsqu’un homme me touche
je peux sentir les cellules et ma chair s’entremêler
non pas avec celui qui me saisit
mais avec toutes celles qui m’ont précédée
je les incarne

lorsqu’un homme me touche
je suis toutes les femmes de sa vie
sauf moi

ses gestes me paraissent fabriqués de toutes pièces
par ses expériences passées
il parcourt mon corps avec le mode d’emploi d’une autre
rien n’est fait pour moi seule
rien ne s’emboîte dans notre jeu absurde
je ne suis plus que le réceptacle d’une pulsion
d’un élan à désamorcer vite

dès lors qu’il me force à le toucher
c’est qu’il n’a pas besoin de moi
je ne suis que l’outil il en choisit l’usage
il délaisse ma propre façon de lui donner du plaisir
et ordonne uniquement l’exécution immédiate de la somme de tous les moyens exécutoires qu’il connaît déjà
et il voudrait que je répète
comme on apprend une leçon
ou qu’on récite un poème par cœur

si je lui refuse mon sexe
j’ai déjà refusé
si j’interdis
j’ai déjà interdit

s’il réclame ma main ou ma bouche
il ne fait que confirmer mon état de gadget
et crachant sur mon nom se retrouve encombré
de ma présence
accessoire usagé à présent inutile dans un coin de la pièce
qui refuse de le soulager lorsqu’il pourrait
le faire lui-même
s’il se trouvait enfin seul

je ne ferai plus l’amour qu’avec des hommes qui m’y laissent une place
ou bien je ne laisserai plus la place qu’à l’amour des femmes
ou bien il n’y aura plus
de place
ou bien je ne ferai plus
l’amour
qu’importe


Suzanne Rault-Balet, dans Des frelons dans le cœur

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Poésie

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